Friday, February 24, 2006

Troisième partie

RIDEAU

PIERRE et HELENA sortent du côté cabine où Helena s´habille avec une robe rouge.
L´écriteau « ghetto » disparaît. La table et les chaises sont réinstallées dans la maison à la façon de l´appartement d´Henri. HENRI et SOPHIE sont sur scène chez eux, debouts en face l´un de l´autre.

INT. SALON. JOUR

HENRI et SOPHIE sont chez eux. Ils se regardent.


HENRI (songeur)
Dis moi, si jamais je me faisais arrêter… et si on me torturait ensuite. Comment réagirais-tu?… Toi qui m'aime…

SOPHIE (triste et sèche)
Quelle idée!… Quelle question puisque je t'aime!

HENRI (insistant)
Que ferais-tu?

SOPHIE (vive)
Je les supplierais de t'épargner… Je les tuerais!

HENRI (songeur)
Ah…

SOPHIE (inquiète mais rassurante)
Mais qu'est-ce que tu as à craindre? Nous sommes à l'abri de telles souffrances…

HENRI (songeur)
Je sais, elles sont destinées aux anifistes…

HENRI réfléchit.

HENRI (doutant)
Ces êtres inférieurs que nous infériorisons, que nous anéantissons. Oui, nous sommes à l'abri de telles souffrance… On échappe à la douleur et on la leur fait subir… C'est tellement rassurant! On est à l'écart et on va jusqu'à se permettre de la créer, cette souffrance! Et c'est sensé être exaltant…?

SOPHIE (sèche et inspirée)
Henri… C'est la doctrine!… "Infligez aux autres ce à quoi vous voulez échapper."

HENRI (récitant et calme)
"C'est la doctrine! Les anifistes sont cruels et voraces. Faites les souffrir parce qu'ils vous feraient subir la même chose s'ils le pouvaient! Le temps est venu, pour nous nifistes, les purs, les magnifiques de mettre un terme à ce système de choses… Vengeons nous pour les souffrances et le manque de respect qu'ils nous ont infligés depuis des siècles et des siècles et exterminons les!"…

SOPHIE (souriante)
"…Savourons leurs souffrances en chœur!"… Chapitre 4, verset 3, Le Payedeur.

HENRI (songeur)
Voir leurs souffrances… un mémorial de la lutte de l'homme contre l'homme… Mais les hommes ne se sont pas toujours comportés ainsi!… Pourquoi la tauromachie par exemple, cet acte destructeur qui symbolisait la lutte entre l'homme et la bête sauvage a été interdit!

SOPHIE (inspirée)
Mais c'est pas la même chose!… Les animaux sont innocents et n'ont plus rien à voir avec l'humanité. Ils luttent assez entre eux. L'homme ne doit être un loup que pour l'homme!


HENRI (agité)
Mais on annihile aussi leurs sentiments et leurs pensées. Les anifistes seraient sensés en être dépossédés après autant d'années de servage. Mais, il leur reste des traits humains!… Il y a quelque chose d'inaltérable! Je l'ai vu et je l'ai entendu!… Quand ils râlent avant de mourir… C'est plus qu'un cri de plaies béantes! Ils me crient leur humanité! Ils me jettent leurs âmes à la figure!… Dans la roue…, j'ai fait des expériences… Je suis allé vérifier par moi-même et je le sais!

SOPHIE (affolée)
Henri! Tais toi!

HENRI (ému)
Tout s'embrouille dans ma tête…

Ils se regardent affolés. SOPHIE se reprend, se lève et se place face à lui.

SOPHIE (s'énervant)
Tu divagues…? Tu ne peux pas remettre en question la doctrine! Comment comptes-tu mener ta vie si tu ne t'y soumets pas…? Tu vas être rejeté!… Il faut que tu t'y conformes! Tu n'as pas le choix, crois moi!…

HENRI reste toujours troublé.

SOPHIE(suppliante)
Je suis enceinte! Tu dois penser à ta famille! Sacrifie toi si tu doutes! Tu as mon bonheur et celui de notre enfant entre les mains… en plus du tien!

Il y a un silence. HENRI regarde SOPHIE et comprend qu'elle ne partage son point de vue. Il tente de se calmer pour ne pas l'inquiéter davantage.

HENRI (calme et sec)
Calme toi, Sophie!… Je ne vous oublie pas! J'exprimais des idées…

SOPHIE (furieuse)
Des idées? A quoi bon penser? Penser ne mène qu'à la confrontation!… L'ancien monde ne l'illustre t'il pas assez, peut-être?…

HENRI (incrédule et énervé)
Mais si!

SOPHIE (vive et convaincante)
Il faut bien faire des sacrifices pour le bien-être de notre nation! N'apprécies-tu pas l'harmonie qui règne depuis la purification ethnique?… Les nifistes ne se sont jamais sentis aussi mieux!…

HENRI (calme et récitant)
"L'humanité ne rayonne et ne préserve ses meilleurs atouts que dans la mesure où elle sélectionne ses meilleurs éléments. Elle reste à l'abri de tout conflit que si l'anifiste conforme ses idées à la doctrine!"… Chapitre 8, verset 2, Le Payedeur.

HENRI (énervé)
Tout est trop simple, Sophie… C'est une généralisation qui me déplaît! Il existe des anifistes qui mériteraient de survivre… Moi, je me dégoûte… Je n'arrive pas à leur cheville de certains.

SOPHIE (furieuse)
Quoi? Tu es fou?…

HENRI
Notre société possède autant de souffrance et de malheur que les précédentes…


SOPHIE
On parviendra à s'en libérer… quand il la vermine aura disparue… Bientôt, le monde sera parfaitement heureux!


HENRI
Le prix de ce bonheur est bien cruel… Le malheur n'aura pas disparu, Sophie… Il aura été notre instrument!

SOPHIE
Rien n'est gratuit!

HENRI
Au fond, je ne vois pas d'amélioration même si on veut nous en donner l'impression!

SOPHIE (exaspérée)
Et que comptes-tu faire? Tu es seul… Ne te rends-tu pas compte que tu es ridicule!… Si on te repère, on t'éliminera! Ne sois pas égoïste!

HENRI
On n'en saura rien! Je serai discret!

SOPHIE (gênée et vive)
C'est trop tard! Tu m'as inquiétée et j'ai prévenu Paul...

HENRI (furieux puis ironique)
Paul? Mais vous n'avez toutes que ce mot à la bouche!… Paul!Paul!

SOPHIE (reprochante)
Toutes?… Henri, je t'aime! Mais je ne te laisserais pas gâcher nos vies… Il faut que tu te fasse soigner… On t'empêchera de retourner là d'où tu viens!…

HENRI, inquiet, regarde SOPHIE et ne répond pas. SOPHIE se tait. Elle prend ses affaires pour aller travailler.

SOPHIE
Je pars travailler!

HENRI (inspiré et désespéré)
D'où je viens…? Mais tu ne peux pas le savoir…!

SOPHIE est donc sortie du côté maison dans les coulisses, elle prend un par-dessus, un chapeau et son sac à main.

HENRI s'affole et prend son visage entre ses mains.

HENRI (à lui-même, affolé)
Mais qu'est-ce que j'ai fait?…

HENRI sort de scène du côté CABINE et se tient prêt. PAUL, en par-dessus, entre sur scène du côté cabine et se promène dans le jardin. Il attend Sophie qui ne tarde pas à le rejoindre.

EXT. JARDIN. JOUR

SOPHIE et PAUL discutent dans une rue.

SOPHIE
Bonjour, mon général!

PAUL (rassurant)
Bonjour, Sophie! Je ne m'attendais un peu à ce que tu me rende visite! Alors, quoi de neuf?

SOPHIE (désespérée)
Henri perd les pédales… Il se met à défendre les opprimés à présent…!

PAUL (rassurant)
Ah bon?… Ne t'inquiète pas, je crois savoir de quoi il s'agit…

SOPHIE
C'est une femme?

PAUL (ironique)
Pas tout à fait… Mais c'est dans le genre…

SOPHIE
Comment çà dans le genre?

PAUL (songeur et amusé)
…Je pense qu'il dévie un peu. Je croyais que je le connaissais… Je n'aurai jamais imaginé qu'il puisse avoir ce genre de fantasme… Il n'a pas dû oser nous en parler… Çà ne m'étonne pas d'ailleurs!… Je vais lui offrir un spectacle de luxe et il va nous revenir! Fais moi confiance…

PAUL réfléchit.

PAUL (riant)
Tu me disais qu'il défendait les opprimés? C'est vrai qu'il était assez emballé ce matin…

SOPHIE (incrédule)
Vous nous écoutiez?

PAUL
Oui… Rassure-toi, on ne renonce pas à ses principes et à son éducation aussi facilement, crois moi!… Je crois qu'Henri à simplement un penchant qu'il ne s'est pas encore avoué… Çà explique ses troubles… Je vais résoudre son problème…

SOPHIE
Mais quel problème?

PAUL
Moins tu en sais, mieux ce sera! Tu n'étais pas bien brillante ce matin…

SOPHIE
Ah bon?

PAUL (reprochant)
Tu n'arrêtais pas! Bon, j'ai du travail…

SOPHIE
Entendu, mon général. Au revoir! Je ne sais jamais si je dois t'appeler Paul ou vous appeler mon général…

PAUL
Fais ce que tu veux… Çà dépend des circonstances… A plus tard!

SOPHIE quitte la pièce du côté cabine. (Elle en profite pour se déguiser en FEMME HONGROISE)

PAUL (à lui-même, incrédule)
Et dire que c'est une gamine qui cause tout ce bazar!

EXT. PARC D'ATTRACTION (côté cabine). JOUR

HENRI visite des stands. PAUL le rejoint amicalement.

PAUL (riant)
…Je suis fatigué. Il y a tant de travail!

HENRI
Oui, c'est vrai...

PAUL
Mais on ne va pas s'en plaindre... Tu es pressé?

HENRI
Un peu, oui…

HENRI
Tu as bien une heure?

HENRI hésite.

PAUL (convaincant)
Allez, une heure! C'est pas long… Je vais bientôt te rendre ta liberté et tu pourras rentrer chez toi. J'ai une dernière chose à te montrer... C'est un cadeau... pour me faire pardonner pour l'autre jour... Mais tu sais, c'était aussi dans ton intérêt...

HENRI
Un cadeau...?

PAUL
Oui exactement comme tu les aimes, et j'ai même prévu du champagne! Viens voir!

PAUL entraîne HENRI hors de scène du côté cabine.


INT. CABINE. LUMIERE

Le GUICHETIER (il a le masque d´Helena et du sparadrap dans les poches) entraîne la FEMME HONGROISE (Sophie) masquée sur scène dans la cabine, lui scotche la bouche puis sort de scène et y revient avec Helena qui porte une jolie robe rouge. Il la place à côté de l´autre et lui scotche la bouche. Soudain PAUL et HENRI, armés de couteaux, entrent sur scène en riant dans la cabine et à ce moment le guichetier place le masque sur le visage d´HELENA. HENRI n´a pas eu le temps de la voir. Cette opportunité ratée de la reconnaître à temps est importante parce qu´elle ajoute au drame qui va suivre. Le militaire tourne les femmes vers le mur et commence par HELENA qui n´a pas pas eu le temps de voir Henri. Henri tourne la première femme (Sophie). PAUL l´observe.


PAUL
On ne les voit pas… On ne les entend pas... Aurais-tu peur des femmes, Henri? Tu n'as pas confiance en toi ou quoi...? Tu leur retires toute leur identité.

PAUL prend le relais, prend un morceau de sparadrap, retourne HELENA et la scotch immédiatement.

PAUL
On se comporte comme çà que face à des femmes que l'on craint... quand on a peur de ne pas avoir assez d'influence sur elles parce qu'on se sent faible...

HELENA avance de quelques pas en regardant HENRI qu´elle vient de reconnaître. PAUL la remet à sa place violemment.

HENRI (riant)
Je le leur demande de trouver quelque chose d'intéressant à me dire. Je les laisse réfléchir...

HENRI prend un couteau et retourne la première femme.

HENRI (à la femme)
Si tu ne trouves pas quelque chose d'intéressant à me dire, je vais te tuer!... Je te donne dix secondes pour me donner une réponse... Tu n'as qu'à hocher la tête pour me dire quand tu seras prête... Passé ce délai, je devrais te poignarder... Un, deux, trois, quatre, ..., cinq, six, sept, huit, neuf..... et dix. C´est pas vrai, rien à dire ?

HENRI arrache le sparadrap et attend. La FEMME (Sophie) se met à hurler. HENRI la poignarde. Les autres FEMMES sursautent, gémissent et se retournent.
Le GUICHETIER sort cette FEMME de scène.
SOPHIE (cette femme) en profite pour se changer en SOPHIE dans les coulisses, : chapeau et grand par-dessus. Le GUICHETIER (Pierre) se déguise en infirmier. Il prépare la grande chemise blanche pour HENRI et une seringue.

HELENA, folle de rage, sautille vers HENRI, tombe et se tortille sur le sol. PAUL s'esclaffe et s'avance vers elle.

PAUL
Henri, laisse moi celle-là ! Elle a sûrement des trucs à dire!

HENRI
D'accord.

PAUL lui retire le sparadrap. HELENA sanglote.

PAUL (déçu)
Pffff ! Stupide!

HELENA
Henri!!! Bas les masques!

PAUL part dans un éclat de rire et la poignarde. HENRI reconnaît la voix d´HELENA et semble un instant surpris puis se précipite pour lui retirer son masque.

HENRI (désespéré)
Non!… Hélèna!

HENRI presse HELENA contre lui tandis qu'elle meurt. PAUL bouscule HENRI violemment.

PAUL
Qu´est-ce que tu fous?

HENRI
Non pas çà… Pitié!

PAUL essaie de les séparer. HENRI poignarde PAUL soudainement avec rage.

HENRI
Crève !

HENRI va se réfugier dans un coin et tremblote comme un dément. L´INFIRMIER entre sur scène et place l´écriteau « hôpital psy » du côté jardin. Il va chercher HENRI, lui fait une injection, lui enfile la chemise blanche et l´asseoit sur une des chaises du côté maison. SOPHIE les rejoint et HENRI a le buste sur les cuisses, les bras balants. Il est sous sédatif et à moitié endormi. Un INFIRMIER en blanc discute avec Sophie.


INT. PIECE. JOUR

UN INFIRMIER (à SOPHIE)
Il n'a rien eu à part une injection, n'est-ce pas?

SOPHIE
Non, mais il a été profondément choqué. Je désire qu'on le réhabilite dans un centre de soin spécialisé.

INFIRMIERMais bien entendu, madame… un hôpital psychiatrique lui évitera la détention en prison.

SOPHIE sourit froidement.


OBSCURITE TOTALE SUR SCENE

Les acteurs vont chercher leurs perruques blanches pour SOPHIE et HENRI, blonde avec des longues couettes pour HELENE leur petite-fille. Les perruques se trouvent dans les coulisses côté maison et sont en évidence. La table et les chaises sont déplacées dans le jardin comme au début de la pièce.
SOPHIE, HENRI (tous les deux soixante ans) et leur PETITE-FILLE se trouvent dans le jardin comme au début de la pièce.

EXT. JARDIN. JOUR

La petite HELENE danse autour d´HENRI et applaudit.

HENRI ( fort )
Danse, danse pour moi!

Le vieil HENRI vient de vivre (histoire) une rapide remémoration pre mortem de sa vie. Il regarde à gauche, à droite de la scène puis devant lui vers le public et écarquille les yeux.

HENRI est alors victime d'une attaque cardiaque. SOPHIE s'approche, prend sa PETITE-FILLE par la main. Puis elle sourit, froide et calme au public et sort de scéne.

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